retour famille

PRISONNIER

 

Le 18 janvier 1941

La mode est aux carnets de route. Je commence donc moi aussi mon petit journal particulier.

Voici maintenant sept mois et deux jours que je suis prisonnier. Depuis lundi dernier au soir, je suis au Kommando 2151.

Faisons un petit résumé de la situation.

Tout d'abord interné au camp de la Laborieuse à Saint-Julien près de Troyes. Pas de pain et une petite louchée de nourriture par repas, nous crevons littéralement de faim. Les corvées extérieures sont très recherchées, car on peut se débrouiller pour avoir pain et tabac. Je réussis à aller quelquefois à l'hôpital du lycée. Affluence de blessés allemands. Ils sont chics avec nous.

La nourriture s'améliore au camp. Nous croyons fermement à la libération proche et attendons impatiemment la remise en marche du service ferroviaire.

En août, je vais travailler à l'hôpital Beurnonville. Nous y couchons. Nous sommes là très bien. Les malades seront de moins en moins nombreux et à la fin, il n'y a plus de blessés de guerre.

Je travaille d'abord au bureau des entrées, puis à la radio.

Nous avons des lits militaires avec draps, l'électricité et la radio. Nous mangeons très bien. Charbon à volonté. Grandes facilités pour le courrier et les visites.

Mes parents viennent me voir, mais ils tombent mal et je les vois très peu. De temps en temps des évasions se produisent. Nous craignons le retour au camp. Il paraît qu'il y a des représailles sur la famille. Inutile que je fasse des bêtises.

La classe commence à nous paraître moins proche. Nous sommes plus sceptiques.

Un peu d'espoir au moment de la collaboration,mais nous sommes vite déçus. je crois en ce moment à la victoire de l'Allemagne. Les territoires sous son contrôle sont immenses.

La vie à l'hôpital s'écoule doucement. Nous trouvons même une combine pour sortir en ville en civil.

Je vais une fois au cinéma le dimanche après-midi et je sors six ou sept fois le soir.

Nous souhaitons rester ici jusque la classe.

Les Italiens rencontrent en Grèce une résistance inattendue et les Anglais en Afrique leur en font voir de dures.

Pour gagner, je crois que les Allemands devront débarquer en Angleterre l'été prochain. Sinon ça pourrait durer longtemps. Pour nous il faudrait une paix séparée.

Vers la mi-décembre : coup dur. Nous sommes brutalement expédiés au camp de Pont-Hubert. Le froid est très dur et au camp nous sommes très mal.

Entassés dans de grands garages où nous gelons. A manger tout juste de quoi tenir. Conditions d'hygiène excessivement mauvaises.

Je souhaite sortir de cette géhenne le plus vite possible. Nous ne pouvons tomber plus mal.

Enfin le dimanche cinq, nous partons à quinze cents. Nous n'avons pas touché de vivres. En ville les civils nous jettent du pain. Je réussis à en avoir un que nous partageons à trois. A midi le train démarre, nous ignorons où nous allons. Bientôt nous nous rendons compte que nous allons vers l'est. Dans la nuit, nous commençons à entendre les employés de gare parler allemand.

Le lendemain, nous traversons la Forêt Noire. Sous la neige, c'est magnifique. Le mardi, le paysage est plus plat. Des plaines plates et désertiques. C'est lugubre. Nous touchons du pain et du boudin en boîtes.

Le soir, dans une grande gare, la Croix Rouge allemande nous distribue une soupe chaude. Ca va mieux.

Vers trois heures du matin, le train s'arrête et on nous fait descendre.

Nous sommes arrivés, Moosbury-Bavière.

A notre grande surprise, le camp est très bien. Bâtiments chauffés. Les casiers sont pourvus de paillasses. La nourriture est suffisante. C'est beaucoup mieux que ce que nous attendions. Le camp est très bien organisé. Nous sommes au Stalag VII A.

Je reviendrai sur ce camp. Mon séjour y est court.

Le lundi treize, je pars en Kommando. Je suis séparé de mes copains et ça me fiche le cafard.

J'arrive le soir même au Kommando 2151 à Mühldorf. Lits à deux étages, à paillasses. Je touche deux couvertures. Baraquement en planches au milieu de voies de chemin de fer.

Il y a des barbelés aux fenêtres et autour des baraques.

Je suis incorporé dans une équipe d'une vingtaine. Le feu dans la chambre marche bien et c'est assez propre.

Le lendemain à sept heures, réveil. Nous partons à sept heures et demie. A huit heures, nous arrivons à l'auberge. Là nous avons le malt au lait. A huit heures vingt cinq, nous allons au boulot. Quelques centaines de mètres et nous y sommes.

C'est aux environs de la gare. Nous faisons du ballast. Le temps est très froid. Heureusement que les copains m'ont prêté des gants. Il s'agit d'attendre la soupe sans geler. Le thermomètre navigue entre moins quinze et moins vingt. Notre plus grand boulot est de battre la semelle. A midi moins le quart, nous retournons à l'auberge. Puis, de une heure moins le quart à cinq heures et demie, nous retournons au chantier. L'après-midi me semble moins dure, car les pieds sont habitués au froid et la température s'adoucit un peu.

Nous soupons et ensuite, nous rentrons à la cabane où je suis bien content de retrouver le poêle.

La journée m'a paru terrible. De plus je ne suis pas habitué avec les copains et j'ai le bourdon. Heureusement la nourriture est assez bonne.

Et la semaine se passe sans changement. Avec l'habitude, on souffre moins du froid.

Petit à petit, je m'habitue à ma nouvelle vie. Avec l'entraînement, ça ira. D'ailleurs, il faut que ça aille.

Aujourd'hui samedi, nous ne travaillons pas l'après-midi. Repos jusque lundi. Les copains ont reçu des lettres tout à l'heure, mais moi je vais devoir patienter. Les gars ici croient fermement en la victoire finale de l'Angleterre. Quant à la classe, les avis sont partagés. Moi, je la vois très loin.

19 janvier 1941

Et je reprends la plume, ou plutôt le crayon.

C'est aujourd'hui dimanche, comme dans la chanson. Nous venons de manger la soupe du soir que nous avons rapportée ce midi du resto, car le dimanche nous allons y manger le midi. Ça fait une petite promenade. Le repas se termine. Ça passe plus vite que le boulot.

Enfin cet après-midi, ça a dégelé et peut-être fera-t-il meilleur demain.

J'ai réussi à acheter dix marks que j'ai payé cent francs. J'en suis heureux car je n'avais presque plus de pain et il nous reste deux jours à passer avant d'en toucher. Du coup, j'ai entamé mon dernier paquet de gris que je réservais à tout hasard pour le vendre si je n'avais pu échanger d'argent. Je suis installé sur un coin de la table près du feu et j'ai un côté qui cuit. Le soir, il fait une chaleur étouffante et sur le matin, nous gelons quand le feu est éteint.

Je me demande quand je recevrai lettre et colis. Pourvu que mes parents mettent bien l'adresse. De temps en temps, je regarde mes photos et je revis quelques instants avec eux. Quand les reverrai-je? En tout cas mon moral est meilleur que lundi dernier. Je m'habitue. On s'habitue à tout, même aux pires situations.

Les gars, le soir, jouent à la belote et au bridge. Il faudra que j'apprenne le bridge.

Depuis qu'on a quitté Beurnonville, je n'ai guère fait d'allemand, il faudra que je m'y remette.

Le 20 janvier 1941

Ce matin, le temps est doux. Il pleut même un peu. Après avoir déjeuné au restaurant, nous partons au chantier. Le thermomètre qui est suspendu après l'une des baraques est à zéro. Nous pataugeons dans le dégel. Heureusement, mes chaussures sont assez bonnes.

La pluie augmente et vers deux heures, nous quittons le chantier. Aimable pluie.

Nous attendons la soupe au resto et après avoir déjeuné, comme il pleut toujours, nous rentrons à la cabane. Bénie soit la pluie.

Nous avons rapporté la soupe du soir. L'après-midi, je lis un roman de Florence L. Barclay. Un passage me semble très beau. Je le copie fidèlement :

"Un jeune ménage de mes amis avait une superbe propriété dans le Hertforshire. Sibylle adorait son jardin et jouissait particulièrement de la beauté de ses roses. Il n'avaient qu'un enfant, une ravissante petite fille de quatre ans, très justement nommée Angéla, le plus délicieux petit ange que j'aie jamais rencontré. J'ai passé vingt-quatre heures chez eux, l'été dernier.

Sibylle et moi prenions le thé dans le jardin, tout près d'un magnifique rosier blanc couvert de fleurs épanouies et de boutons. Mon amie était extrêmement fière de ce rosier qui émerveillait tous ses visiteurs par la richesse de sa floraison.

Nous entendîmes derrière nous, sur le gravier, le petit pas sautillant d'Angéla. Le bébé s'arrêta et nous regarda goûter sans rien demander. Sibylle se flattait d'être une excellente éducatrice et de résister à ses propres attendrissements pour le bien de son enfant. Les regards de la mignonne tombèrent sur les roses blanches et l'envie d'en posséder une agrandit ses yeux. Elle s'approcha de sa mère, timide et suppliante :

"Petite Maman chérie, dit-elle, elles sont si jolies! je peux en prendre une, de vos roses?

-Certainement non, répondit Sibylle. Combien de fois serais-obligée de te dire, bébé, que tu ne dois jamais cueillir une fleur dans le jardin? Retourne auprès de ta nurse et laisse nous tranquilles."

Angéla n'insista pas, mais je vis sa petite bouche frémir et ses yeux se froncer pour retenir des larmes. Elle s'éloigna en traînant ses petits pieds sur le gazon, toute sa gaieté enfantine disparue. Et immédiatement Sibylle se mit à me faire une dissertation sur l'éducation des enfants, sur l'importance d'étouffer en eux l'instinct de destruction.

Je crois bien que ma seule réponse fut :

"Mais, au nom du Ciel, à quoi peut servir un jardin plein de fleurs, si votre petit chérubin ne peut en cueillir une et se donner la joie de la sentir, de l'admirer de près?"

Sibylle me répondit sèchement :

"Vous avez très bien fait de ne pas vous marier, ma chère Jeanne, car vous auriez gâté vos enfants d'une façon stupide."

En riant, nous changeâmes de conversation, car Sibylle est un brave coeur et, au fond, une mère dévouée, pourvu que sa petite fille marche au doigt et à l'oeil.

Trois semaines après, on me télégraphia de retourner chez mes amis pour soutenir une mère au désespoir : Angéla était morte...

La malheureuse Sibylle me fit monter dans la chambre de l'enfant où le petit corps était étendu sur son lit couvert de roses blanches, des roses dans les petites mains, des roses autour des petits pieds, des pétales de roses semés autour du mignon visage, maintenant plus blanc que la plus blanche rose.

Quand je vis toutes ces fleurs et ma pauvre amie se jeter à genoux au pied du lit en gémissant, je compris pourquoi elle m'avait appelée.

"Ah! Jane! Jane! dit-elle, vous souvenez-vous? Elle voulait une rose blanche, juste une! Et je la lui ai refusée! Oh! mon bébé! mon bébé chéri!

Sibylle chère! dis-je, sentant mon impuissance à l'apaiser, elle les a toutes maintenant!

-Maintenant? cria Sibylle, avec l'accent le plus douloureux, à quoi cela sert-il, maintenant? Dix mille roses jetées sur elle ne lui donnent pas la joie que lui aurait procuré une seule rose cueillie par sa petite main quand elle le désirait! Trop tard! trop tard! Dieu! les roues du temps ne peuvent-elles jamais revenir en arrière? Est-ce que je n'entendrai jamais plus la voix de mon bébé me dire :

"Petite Maman chérie, puis-je cueillir une de vos roses?"

ô mon enfant! parle encore à ta maman et dis lui que tu sais pouvoir désormais les cueillir toutes!"

Mais l'angélique visage ne bougea pas. Les frêles mains d'ivoire retenaient si peu les roses qu'on y avait mises que, le lit secoué par les sanglots de la mère, elles tombèrent sur le tapis. Ah! pauvre coeur déchiré. Son offrande arrivait trop tard!"

Le 22 janvier 1941

Hier, ça dégelait. Le thermomètre était à zéro en arrivant le matin au chantier. Nous avons été à la gare et nous avons déblayé à la pelle les aiguillages du surplus de neige.

Le soir, en rentrant à la cabane, nous trouvons quatre nouveaux arrivants du Stalag. Ils sont arrivés de Nancy la semaine dernière. Les arrivages de prisonniers sont nombreux en ce moment.

Ce matin, le thermomètre est à un sous zéro. Nous restons sur le chantier. Dans la matinée, nous déchargeons des wagons de déblais. C'est gelé et le pic les écaille à peine. J'ai froid aux pieds le matin, mais l'après-midi ça va mieux. Le soir, nous quittons à six heures au lieu de cinq heures et demie.

Nous voulions partir comme d'habitude malgré le contrecoup, mais le chef de chantier nous est tombé dessus en hurlant comme un perdu. Il doit vouloir absolument que nous collaborions.

Parlons un peu de la chambrée. Environ dix mètres sur dix, quatre mètres de haut. Deux lampes électriques au plafond. Au milieu, un feu en colonne qui marche assez bien. La porte dans un coin. Deux fenêtres à chaque bout, mais à part le samedi après-midi et le dimanche où nous sommes là dans la journée, elles sont calfeutrées par des panneaux pour la DP.

Il y a d'ailleurs du grillage à l'extérieur. Dans le milieu également, une longue table de quatre mètres sur zéro mètre soixante et deux bancs de bois blanc.

Tout autour, les couchettes. Ce sont des casiers de bois avec un étage. Chacune est munie d'une paillasse en toile à sac bourrée de paille et de deux mauvaises couvertures. Il y en a vingt-six et en ce moment, elle sont toutes pleines.

Le soir, il fait très chaud et l'on a même du mal à s'endormir. Mais sur le matin, quand le poêle est éteint, le froid se glisse facilement à travers la mince paroi de planches et nous gelons.

Le plafond est pavoisé de linge qui sèche. Les chaussures sont en rond autour du feu. A neuf heures, une sentinelle vient voir si tout le monde est là et ferme la porte à clef. Un peu après, on nous coupe la lumière.

La nuit, il y a un seau dans un coin pour nos besoins.

Maintenant, je vais rejoindre mon premier étage à la force des poignets.

23 janvier 1941

Ce matin, je me réveille avec une flemmingite aiguë. Par suite, je me fais porter "kranke" et je roupille jusqu'à dix heures. A demain le boulot.

Le temps est beau. J'ai la flemme et le cafard. Quand j'étais à Troyes, je ne me suis pas évadé parce qu'on entendait dire que les Allemands faisaient des représailles sur la famille. Était-ce bien vrai?

Je regrette maintenant de ne pas avoir essayé. Car pour combien de temps sommes nous encore ici? Et de geler toute la journée sur le chantier n'est guère agréable. Nous sommes là comme des bagnards et je n'ai pas l'espoir d'une libération prochaine.

Quelques impressions maintenant sur l'Allemagne. D'abord, jusqu'ici, de la neige partout et un froid persistant. La majeure partie des maisons est en bois. Constructions très légères.

Quelque chose qui m'a étonné, le travail fourni par les femmes. Dans les gares et dans les trains, on les voit vêtues de combinaisons de travail, pleines d'huile ou de poussier.

Avant hier, nous en avons vu une qui chauffait une locomotive.

Elles sont habituées à la pelle. J'en ai vu d'autres employées de gare, avec pantalon et casquette.

Sur le chantier où nous travaillons, il y a également des civils. Ils sont misérables. Habillés avec des vieilles frusques qui rebuteraient un clochard de chez nous. On voit des vieillards tout cassés qui viennent manier le pic et la pelle du matin au soir par le froid ou la flotte.

Å ce que je vois, la grande Allemagne n'est pas encore le paradis des ouvriers.

24 Janvier 1941

Voici comment se passe d'habitude la journée de travail. Nous partons du Kommando à sept heures et demie. Nous arrivons vers huit heures au restaurant. Là, nous touchons une assiette de malt au lait. Å huit heures vingt cinq, nous partons au chantier qui se trouve à cinq ou six cents mètres.

Å midi moins le quart, nous arrêtons et nous revenons au resto. Là, généralement, il y a une soupe, un bout de viande et un légume, presque toujours des patates.

De huit heures moins le quart à six heures, nous retournons au boulot. Ensuite, nous revenons pour le repas du soir. Soupe, une tartine beurrée à la margarine et un morceau de charcuterie.

Ensuite, nous refaisons notre petite demi-heure de footing et rentrons à la baraque.

Aujourd'hui, la température est douce. Il dégèle. Nous déblayons de la neige toute la journée. Meilleur moral qu'hier. Au resto, nous pouvons nous payer de la bière qui est très bonne et des petits pains excellents. C'est du pain blanc avec quelques grains de kummel dedans. Le goût ne me déplaît pas.

25 janvier 1941

Et le dégel continue. Ce matin, il pleuvait et nous avons consciencieusement pataugé toute la matinée dans la neige fondue, avec la pluie sur le dos.

Après la soupe, nous sommes rentrés au Kommando, car c'est aujourd'hui samedi. J'ai mis mes chaussettes à sécher et j'ai dormi un peu.

Le samedi, il y a deux gars qui vont en ville avec une sentinelle pour faire les commissions. Je me suis fait rapporter du pain, du fromage et une bouteille de bière.

Je me fais à cette vie. Avec encore un peu de temps, je n'y penserai plus. Cet après-midi, il y a eu lettres et colis. Il ne faut pas que je compte recevoir quelque chose avant un mois, mais j'écoute quand même l'appel des noms. Ils doivent se demander où je suis atterri, à Saint-Quentin.

26 janvier 1941

Aujourd'hui, c'est dimanche. Sombre dimanche. Les copains touchent la paye. Mais comme on touche avec un mois de retard, il faut que j'attende la prochaine. Ici, nous avons soixante dix pfennigs par jour. Un kilo de pain vaut trente deux pfs.

Aujourd'hui, il faut que je parle un peu du stalag VII A. Le stalag, c'est le camp mère, qui dessert tous les kommandos d'une région. Assez loin, puisque nous, par exemple, en sommes à cent quarante kilomètres. Le stalag VII A dont nous dépendons se trouve à Moosburg.

C'est un camp assez grand. Entouré de plusieurs réseaux de barbelés et de grillage.

Des bâtiments numérotés, rez-de-chaussée seulement -s'alignent de chaque côté d'une route centrale. Ces bâtiments sont chauffés par des poêles de brique sur lesquels on peut cuisiner. La température est douce. Suffisante en tout cas.

Les couchettes sont les habituels casiers en bois. Il y a trois étages. Elles sont munies de paillasses de paille. Il y a l'électricité jusqu'à neuf heures du soir.

Dans le camp, il y a un service de douche et de désinfection très bien organisé. Il y a des cordonniers.

Le soir, dans les baraques, des réunions de théâtre et de boxe sont organisées par les prisonniers.

Dans la journée, des cours de sténo, d'allemand, comptabilité et aussi des conférences.

Comme informations, on nous distribue un journal, Le Trait d'Union. Tendance nettement pro-allemande.

Il y a une cantine qui prend le mark de camp. La nourriture est suffisante. Avec les envois de la Croix-Rouge, c'est suffisant.

Dans les baraques, il y a des tables et des bancs, mais insuffisamment. Les premiers prêts mangent assis. Les autres, sur leurs lits.

On touche environ deux quarts de soupe midi et soir. Mais il est assez facile d'avoir du rabiot pour qui en désire. On nous donne une boule de pain par jour pour cinq hommes.

De temps en temps, on touche de la graisse et toutes les semaines, des biscuits de guerre français, une cinquantaine, et quand j'y étais trois quart d'une boîte de singe.

Je n'ai pas eu faim au stalag. Nous avions appel tous les matins. Nous avons passé à la fouille. Là, on barbotait, ceinturons, rasoirs, couteaux, papier, livres, briquets, allumettes, bougies, effets civils et même linge de corps.

J'ai trouvé qu'en certains cas, ils y allaient un peu fort.

Les soldats allemands qui fouillent en profitent trop souvent pour se servir. Å part cela, tout le stalag est très bien organisé dans son ensemble. Je n'y sui resté que quelques jours, mais il m'a semblé que c'était beaucoup mieux que les camps de France, que les trois que j'ai vus en tous cas.

Une chose remarquable, le fameux "Marché", que tous les prisonniers connaissent bien. Là, on vent beaucoup de choses. Pain, cigarettes, montres, bijoux, couvertures, effets, enfin, un peu de tout, à des prix souvent prohibitifs. Il paraît qu'au début, le tabac est monté à cent quarante francs le paquet. Une simple gauloise valait sept ou huit francs.

Le cours dépend de l'arrivée des colis. On vend aussi de l'argent.

Quand nous sommes arrivés de France, le mark valait de vingt cinq à trente francs. La veille, il était à dix francs. Il y a de véritables coups de bourse et des manitous du marché qui font de petites fortunes. Il y en a qui possèdent de cinquante à soixante mille francs.

Un billet de mille s'échange contre treize ou quatorze billets de cent francs, à cause de la plus grande facilité à le camoufler.

C'est un véritable trafic. Les Allemands essayent d'empêcher cela, mais ils n'y réussissent pas.

Il y a des policiers payés recrutés parmi les prisonniers, qui font des rafles de temps en temps.

Ceux qui sont pris avec des marks civils ou de l'argent français en sont proprement soulagés.

Il circule aussi beaucoup de bouteillons au camp et les discussions sur les événements militaires courants.

En général les prisonniers croient fermement à la victoire finale de l'Angleterre et en ce moment l'Italie est considérée comme à l'agonie.

Å ne pas lire aux enfants : il y a naturellement au camp des tapettes et certains chefs de baraque ont leur femme affectueuse.

Il y a également des poux dans les baraques et on finit presque tous par en attraper quoiqu'on fasse.

28 janvier 1941

Depuis le matin, il regèle. Hier, il neigeait et ce matin le thermo était à huit au dessous. Les journées sont longues. Nous partons le matin avant le jour et quand nous rentrons le soir, il fait déjà noir. Les soirées sont courtes et je n'ai ni le temps ni le courage de faire de l'allemand.

Au début de l'occupation, les prisonniers considéraient les Allemands presque comme des libérateurs, nous attendions beaucoup d'eux. Nous les admirions. Nous étions dégoûtés du lâchage anglais et à ce moment, les prisonniers auraient accueilli la collaboration avec plaisir.

Maintenant, après sept mois de captivité, nous commençons à en avoir marre des gardiens. La classe ne vient toujours pas et nous nous tournons automatiquement vers les Anglais dans lesquels nous voyons nos seuls libérateurs possibles.

Les Allemands ont voulu collaborer en gardant les prisonniers c'est impossible. Et plus ils les garderont, plus l'admiration du début se changera en haine. Car nous nous souviendrons des jours passés ici. De plus, le peu que j'ai vu depuis que je suis ici ne m'a pas enthousiasmé pour le régime N.S.

Je croyais qu'il y avait quelque chose de fait pour les travailleurs. Et je vois sur le chantier des vieux bonshommes qui peuvent à peine marcher venir se geler toute la sainte journée à triturer des cailloux. Et la section de chemises brunes que j'ai vue défiler dimanche dernier ne me dit rien du tout comme emploi des loisirs.

29 janvier 1941

Et le froid continue. Aujourd'hui, nous avons eu entre moins cinq et moins dix. Vivement les beaux jours.

Nous avons trimballé des traverses toute la journée. J'en ai plein le dos.

Nous voyons pas mal d'avions. Il doit y avoir un camp d'aviation pas loin. Je n'ai plus de tabac depuis quelques jours. Pourvu que les parents m'en envoient une cargaison en vitesse. Ils doivent se faire du mauvais sang pour moi.

Quand les reverrai-je? Quand j'ai trop le cafard, je prends mon portefeuille et je regarde toutes mes photos.

Quand j'étais à Troyes, je ne me suis pas évadé de crainte des représailles sur la famille. Maintenant, je le regrette presque car je me demande s'il y avait vraiment des représailles.

Heureusement que j'arrive à maintenir mon moral. Ce petit travail régulier m'endurcira et je jouirai mieux en rentrant du plaisir d'être chez soi. Moi qui y étais si peu quand je le pouvais.

Il paraît aussi que c'est la souffrance et la réflexion qui améliorent l'homme.

30 janvier 1941

Ce matin, ça n'allait pas. J'avais envie de laisser tomber le boulot, de dire m.... au contre-coup et de refuser de travailler pour retourner au Stalag. Là au moins, on est au chaud, même en taule.

Ici, boulot du matin au soir. Le peu de repos qu'on a doit être employé à raccommoder et à laver.

Depuis que je suis ici, je n'ai pas fait une seule leçon d'allemand.

Heureusement, l'après-midi a été meilleure. Il y avait un petit soleil et il donnait l'illusion de la chaleur.

Je me suis dit que ce que les vieux fritzs font, je peux aussi le faire. Que je ne suis pas plus feignant que les copains, du moins qu'il ne faut pas que je le sois.

Et quand on marque de belles phrases sur son carnet de route comme celle d'hier, il ne faut pas se transformer le lendemain en petite fille sous prétexte qu'on a un peu froid aux pieds.

Le soir, en partant, j'ai jeté un coup d'oeil au thermomètre, il était quand même à moins sept.

Sur le chantier, il y a pas mal d'italiens qui travaillent. Ce n'est pas que le boulot leur plaît beaucoup, mais ils préfèrent cela qu'aller se mesurer aux Grecs et aux Anglais.

Dans le fond, je suis un prisonnier vernis. A la libération, ne reverrai-je pas deux Frances?

Le 1er février 1911

Et nous commençons un nouveau mois de l'année 41. Combien en avons nous encore à passer?

Je crois que cela va chauffer au printemps, mais sera-ce décisif?

En quatorze dix-huit, ça a duré quatre printemps. Et les armées étaient en contact direct. Dans celle-ci, il n'y a en ce moment que l'aviation et la marine qui se battent. Å part en Grèce et aux colonies où une faible partie des armées de terre est en présence. Et un débarquement Allemand me paraît difficile. Bien que d'après moi l'armée allemande possède une supériorité très nette. Mais les côtes de la Manche sont paraît-il d'un abord difficile. Et les endroits abordables doivent être minés et garnis de défenses. Ensuite il est facile aux Anglais de concentrer des troupes sur des effectifs allemands débarqués et enfin, il y a la marine anglaise qui aurait son mot à dire.

Malgré tout, je ne vois pas un débarquement bien préparé absolument impossible. Et jusqu'ici, les Allemands nous ont donné des preuves éclatantes de leur organisation.

Je crois que s'ils essaient de débarquer, ce sera après avoir tout pesé méticuleusement et qu'ils seront presque certains de réussir.

Mais je pense plutôt que les attaques aériennes contre l'Angleterre seront poussées au maximum, ainsi que la guerre de course sous-marine.

Et j'ai bien peur que l'hiver prochain soit encore un hiver de guerre. A moins d'une paix séparée avec la France, mais bien improbable. Je me vois là pour bien longtemps encore.

Il ne reste que l'évasion. Par ce temps, c'est impossible. Il faut attendre l'été. Et malgré cela nous sommes mal placés ici et il y a peu de chances de réussir.

J'ai quand-même l'intention d'essayer s'il n'y a pas de nouveau.

Aujourd'hui samedi, il neige. Nous avons arrêté le travail à dix heures et demie.

Le 2 février 1941.

Sombre dimanche..., dehors, il neige. J'ai cousu toute l'après-midi, j'ai reprisé.

Ce soir, j'ai la flemme. Je ne sais quoi faire. Et c'est ainsi qu'on attrape le cafard. Donc je prends mon carnet, ça me passera toujours un moment.

Comme j'ai le temps, abordons le domaine sentimental.

Je suis, en fait, presque fiancé à France. Et dans le fond, je la connais à peine.

Jusqu'à ma dernière permission, janvier 40, je n'avais aucune idée de mariage sur elle. Je l'ai vue quelques fois pendant ces dix jours. Il ne s'est d'ailleurs absolument rien passé entre nous. Est-ce que je l'aime? Finalement non, pas encore. Je la connais trop peu pour cela. Mais je suis prêt à l'aimer.

J'ai sa photo et elle est maintenant à la tête de mon lit. Je la regarde tous les soirs.

Å mon retour, elle aura bien peu à faire. Le terrain sera préparé. Elle constitue un peu mon idéal de prisonnier. Elle est toute jeune encore et vraiment toute neuve. Et par cela aussi, elle me plaît.

Moi qui ne voulais pas me marier jeune, j'y aspire maintenant. Pouvoir rentrer chez moi le soir; me savoir attendu par ma femme, vivre à deux, avoir une compagne à qui raconter mes peines et mes joies, mes espoirs et mes déceptions.

J'ai hâte de rentrer, de quitter cette géhenne. De retrouver la famille, de la retrouver, elle, pour apprendre vite à la connaître et, je l'espère, l'apprécier.

Je sais bien que nul n'est parfait, et qu'elle a aussi ses défauts. Je lui demande seulement de m'aimer un peu vraiment.

Le 5 février 1941

Depuis lundi, il neige presque sans arrêt. Une petite neige fine. Mes souliers ayant rendu l'âme, j'avais touché une paire de sabots. Mais ils sont justes, même avec une paire de chaussettes. Et avec la neige qui bourre dessous, je me tordais les pieds et je les avais trempés. Hier soir, j'ai râlé auprès du sergent et cet après-midi, je suis resté ici. Je vais tâcher de tirer au cul jusqu'à ce que j'aie des chaussures.

Le 8 février 1941

Encore une semaine de passée. Mon tirage au cul n'a pas marché. Le sergent m'a refilé les pompes d'un malade et j'ai dû aller au boulot avec les copains.

Hier, il y avait moins seize. Aujourd'hui, ça dégèle. Il y a un malade ici qui a eu plus de trente neuf de fièvre, mais le docteur n'est pas venu pour cela. Ici, il vaut mieux être bien portant.

L'autre jour, à la gare, un civil me demandait si l'ouvrier français était pour l'Allemagne. Je lui ai répondu que les familles des prisonniers ne peuvent pas être pour l'Allemagne et que bien peu de familles n'ont pas de prisonniers. Alors qu'en relâchant les prisonniers aussitôt l'armistice, les Français auraient été presque tous pour l'Allemagne.

Il m'a répondu que l'Allemagne était vidée par la mobilisation et qu'elle avait un grand besoin de main d'oeuvre. Que la guerre finie, nous retournerions chez nous.

Mon avis est aussi que tant que les Allemands auront besoin de nous, ils nous garderont. Et je ne vois pas la guerre finie.

C'est évidemment plus difficile de garder le moral ici qu'à Troyes. Quand reverrai-je ce vieux Saint-Quentin?

La vie civile est pour moi si lointaine, presque un rêve. Un paradis perdu, que je m'imagine difficilement revoir un jour.

En attendant, je n'ai pas encore de nouvelles.

Le 9 février 1941

Le dégel continue. La journée est très belle. Il y a un beau soleil et les bandes de terrain qui apparaissent sont plus colorées par contraste avec la neige.

Ce matin, j'ai reprisé mes chaussettes. Ce n'est pas du beau travail, mais il y a du progrès.

J'ai essayé la saccharine allemande. Ce n'est certainement pas nourrissant comme le sucre, mais ça sucre bien et ce n'est pas cher. Å me souvenir pour le camping.

On a touché des lettres pour écrire. Je ne savais quoi raconter. Ce qu'il y a d'intéressant à dire serait censuré.

Ce midi, nous avons bien mangé. Évidemment, comme légume, pommes de terre. Il n'y a que cela. Mais, on s'habitue.

Dans une vingtaine de jours, j'aurai deux ans de service. Au bout de six mois, la guerre, au bout de seize, prisonnier. Maintenant, j'attends la libération.

Le 11 février 1941

Depuis hier, nous avons enfin du bon temps pour travailler. Le soleil donne et nous avons enlevé gants et capotes. Les journées m'ont paru plus courtes.

Il y a de nouveaux ouvriers sur le chantier, ce doit être des Roumains. Ils ont tous des vêtements neufs et de grands bonnets fourrés.

J'ai une paire de chaussures qui prennent l'eau terriblement et qui m'abîment mes chaussettes en une journée.

Aujourd'hui, je n'ai pas mis de chaussettes, mais ça me blesse. Demain, j'irai au boulot avec des sabots.

J'ai également un pantalon qui s'en va en loques, et pas moyen d'en trouver un.

Enfin, malgré tous ces petits malheurs, je m'habitue assez bien à la vie d'ici. Les premiers jours, ça me paraissait un enfer, maintenant, ça va beaucoup mieux.L'habitude fait tout supporter.

Ce qu'il y a de particulier ici, c'est le nombre de bobards incroyables qui courent ici, chaque jour apporte le sien.

Le 12 février 1941

Encore une journée de morte. Vingt quatre heures de moins vers la classe.

Aujourd'hui, brouillard toute la journée. Le temps, ici, passe assez vite quand même. Le soir, on a tout juste deux heures à passer à la baraque et ce n'est pas long. Le temps de discuter un peu les bobards du jour -aujourd'hui, par exemple, il paraît que les Anglais sont débarqués à Gênes-, de repriser ses chaussettes et il est temps de se pieuter.

Ah! être civil, écouter tranquillement la T.S.F. ou lire le journal, dans un fauteuil, au coin du feu, après un bon repas, et savoir qu'un bon plumard, avec des draps, vous attend, avec une petite femme aimée dedans, naturellement.

Le 15 février 1941

Et voilà la cinquième semaine de Kommando de morte. Demain, ça fera exactement huit mois que je suis prisonnier. Dans quinze jours, déjà deux ans que je suis soldat. Quand on regarde en arrière, on dit : "Déjà! je n'aurais pas cru qu'il y avait si longtemps."

Quand je regarde vers l'avenir, je vois un mur à pic et je me demande comment j'arriverai à le franchir. Et cependant, à moins d'accident, un jour j'arriverai en haut. Quand je serai libéré et que je relirai ce carnet, si je l'ai encore, quelles seront mes pensées?

J'ai lu tout à l'heure sur Le trait d'Union le dernier discours du Führer. Il laisse espérer la victoire pour l'été qui vient. Est-il sincère? Si oui, son idée est magnifique et sa victoire serait la meilleure chose qui puisse arriver. Mais nous, pauvres microbes, qu'en pouvons nous savoir?

J'ai touché une paire de chaussures et elles ont l'air assez bonnes. Pour remplacer mon froc défaillant, on m'a donné un ancien pantalon de l'armée allemande. Il est au poil.

Le 16 février 1941

C'est dimanche, sombre dimanche. Combien encore à passer avant la classe?

Je viens d'écrire aux parents, on ne peut leur raconter grand chose. Ici, à force de manger des patates, je deviens gros comme un moine et si ça continue, je vais prendre du ventre. Vivement que je refasse du vélo pour éliminer tout cela.

Dans Le Trait d'Union, j'ai lu un article du président de la légion des A.C.. Il paraît que les prisonniers, à leur retour, auront des droits supérieurs aux autres citoyens.

On nous fera oublier nos malheurs, évidemment, mais je voudrais bien savoir en quoi cela consistera.

Quelles seront les conditions à notre retour? Resterai-je dans l'armée, ou la vie civile sera-t-elle plus intéressante?

Cela dépend évidemment du sort de la guerre, qui est pour nous imprévisible. Comme toujours, il me faut attendre.

Le 18 février 1941

Je reviens de voir le docteur. Ce matin, je me suis porté kranke et le sergent m'a envoyé chez le toubib. Résultat : aujourd'hui repos, demain boulot. Dans le fond, c'est un succès.

Le 19 février 1941

Encore une journée de moins vers la classe, je crois qu'elle se sera faite désirer. La journée m'a parue courte. Je commence à prendre l'habitude et le temps est meilleur.

Il court toujours le bruit que les Anglais sont débarqués en Italie. Je n'y crois pas fort. La crédulité des types est vraiment formidable. Il se figurent toujours que ce qu'ils désirent est arrivé. Enfin, tant mieux pour eux.

Le 21 février 1941

Hier soir, on a eu une petite surprise. Nos anges gardiens nous ont piqué le reste d'argent français que nous avions conservé. Il paraît qu'ils nous le rembourseront en argent civil. Moi, je veux bien.

Hier, le temps était si beau que j'ai travaillé jusqu'à cinq heures du soir en bras de chemise.

Ce matin, il tombait de la neige et jusqu'à midi, nous en avons eu tant que nous avons voulu.

L'après-midi, un bon petit vent froid pour nous sécher.

Ce soir, il y a un nouvel arrivant du stalag. Il apporte de France le bruit que le prince de Piémont a demandé l'armistice pour l'Italie.

Hier soir, j'ai reçu une carte des parents. ça m'a fait plaisir de les savoir en bonne santé. Par contre, ils me disent attendre pour envoyer un colis d'avoir reçu une étiquette. Comme je l'ai envoyée la semaine dernière, je compte encore jusqu'au mois d'avril avant de recevoir quelque chose.

Évidemment, ils ont eu peur que ça soit perdu et ils ont écouté les journaux. Alors que les copains en reçoivent même sans étiquettes.

Le 23 février 1941

Dimanche, jour de repos. Ici, c'est vraiment du repos car on ne va pas se fatiguer au bal ou au cinéma. Å part le midi où nous allons au restaurant, nous restons au Kommando.

Ce matin, il neigeait, maintenant, il pleut.

Ici, le samedi et le dimanche, les principales occupations sont le raccommodage, le reprisage, lavage, et comme distraction principale, le jeu de cartes.

Et demain, c'est déjà lundi. Combien encore en verrai-je?

Ah! la vie civile, ceux quui n'ont jamais été prisonniers ne se douteront jamais ce que c'est que d'être loin de tous les siens avec à peine quelques nouvelles, et combien nous aurons désiré et attendu la classe.

Tous les jours nous y pensons. J'en suis venu à ne plus pouvoir imaginer possible ce jour. Refaire le trajet en sens inverse. Et je ne nous vois pas encore partis. Qui gagnera la guerre et quand? N'importe comment, je n'en vois la fin que par le gros bout d'une longue vue.

Bien souvent, pendant le boulot, j'examine les possibilités d'évasion. Cela a l'air difficile. En France, j'hésitaispar crainte de représailles sur la famille, sur les frangins. Et j'en arrive à le regretter car je me demande si vraiment il y avait des représailles.

L'autre jour, à la réception de la lettre des parents m'annonçant n'avoir pas envoyé de colis, j'avais presque envie de les "engueuler" un peu dans ma prochaine lettre, mais à quoi bon!

Ils font tout ce qu'ils croient être le mieux et ne suis-je pas assuré de toute leur affection? Et à quoi bon leur faire de la peine? Il faut que je me souvienne toujours de l'histoire de ces roses blanches et que je la mette en pratique.

Si mon mariage avec France se fait, et j'espère qu'il se fera, je lui ferai lire ce carnet. Mais il faut qu'elle m'aime vraiment. Car un mariage sans un peu d'amour des deux côtés ne peut donner le bonheur. Car on ne peut être toujours du même avis et personne n'est parfait et c'est alors que l'amour est nécessaire pour adoucir les frottements.

Le 25 février 1941

Ce matin, nous avons commencé à huit heures. Mauvais temps. Neige et vent.

Il commence à être temps que la paye arrive car tout le monde est fauché.

La vie ne vaut vraiment pas celle de Troyes. Å l'hôpital, c'était la prison fantaisie. Ici, on n'a le temps de ne rien faire. C'est vraiment du temps perdu et quoi qu'on dise, le temps perdu ne se rattrape jamais. Sur le chantier, c'est de pire en pire. Le contre coup ne nous à pas lâché de la journée. Il y a de quoi avoir les nerfs en pelote.

Aujourd'hui, c'est mardi-gras. Drôle de déguisement. J'aurais bien voulu me déguiser en civil. L'idée de l'évasion me tente de plus en plus, mais en ce moment la température est trop mauvaise. Quand reverrai-je Saint-Quentin?

Les meilleures années de ma vie, je les passe ici. Et encore, que diraient ceux qui ont été amochés pour le restant de leurs jours. Quand donc inventera-t-on la paix éternelle?

Et à chaque fois, les pauvres couillons de mobilisés marchent comme un seul homme. Prenez n'importe quel type de n'importe quelle nationalité, il vous dira qu'il ne veut pas la guerre. Prenez en dix mille et faites un beau discours patriotique, ils iront se faire démolir en chantant.

Le 1er mars 1941

Fin de mois, fin de semaine. J'espère que je n'aurai pas à inscrire "fin d'année".

Aujourd'hui, on a touché la paye du mois de janvier. Dix marks cinquante pour moi. Avec cela, je dois tenir un mois. Cela me fait rigoler quand je lis sur le trait d'union que les prisonniers vont pouvoir envoyer leurs économies chez eux, leurs économies?...

La vie continue ici toujours pareille. Le temps est meilleur qu'au début et je m'habitue. Le temps passe assez vite. Ma santé est bonne, à part un cochon de rhume de cerveau.

Comme légume au restaurant, c'est toujours des pommes de terre. Ça donne une figure bouffie et si je rentrais chez nous comme ça, je parie qu'ils s'extasieraient sur ma bonne mine.

Les bobards continuent à circuler. Ces derniers temps, c'était l'entrée en guerre de l'Amérique qui était à l'ordre du jour. Les gars ici ont un espoir fou en l'Angleterre. Moi, je ne sais plus que penser. Ma raison me dit que nous ne sortirons pas d'ici encore cet été, et, au fond de moi, j'espère quand même. Souhaitons que ma raison se trompe. Il paraît que Darlan est désigné par Pétain comme son futur successeur. À première vue, celà me plaît.

Dimanche 2 mars 1941

Aujourd'hui, il fait un beau soleil. Cet après-midi, nous avons touché des lettres pour écrire et une étiquette rouge, pour un colis de linge.

J'ai fait un bridge avec les copains. Cela a l'air intéressant. Dans le Trait d'Union, il y a un article qui parle du nouveau parti de zone occupée. Le Rassemblement national. Qu'est-ce que ça va donner. Deux gouvernements en France. Avec la Bretagne autonome, cela nous amène à partager la France amoindrie de l'Alsace-Lorraine en trois parties. Donc plus de France.

Je crois que les allemands, eux aussi, appliquent le principe : Diviser pour régner.

Le 9 mars 1941

Les semaines passent décidément assez vite ici. Avec le boulot, on n'a guère le temps de s'ennuyer.

Maintenant le temps commence à devenir plus doux et les journées sont moins pénibles. Il n'y a plus de neige. Nous avons d'assez belles journées et nous travaillons assez souvent sans la capote.

Je n'ai toujours reçu qu'une lettre de chez moi. D'ici huit jours, nous aurons peut-être les réponses réglementaires. Pourvu qu'ils mettent assez de tabac dans le colis. C'est ce qui manque le plus ici.

Aujourd'hui, j'ai le bon moral. J'espère la classe pour cet été. On nous a dit ce matin qu'en zone occupée, l'argent français était maintenant remplacé par le mark. Was ist das ?

Dimanche soir, bientôt l'extinction des feux.

Demain boulot. Je suis content de mon dimanche. J'ai lavé mon linge. J'ai pris mon bain. En deux fois dans un seau, haut pour le premier seau et le bas pour le second.

Après de nombreux efforts à la belote, je m'en tire juste au jeu, avec un début de mal au crâne.

Le 14 mars 1941

Une journée à me souvenir. Ce matin, la sentinelle ne trouvant pas mon travail à son goût m'est tombée dessus à coups de poings et de pieds. Et dire que l'on ne peut répondre. Quoi de plus lâche que de taper sur un prisonnier en sachant qu'il ne peut répondre. Heureusement que tous ne sont pas ainsi et qu'il y a de bons gars partout.

Le 16 mars 1941

Il est maintenant onze heures et demie. Ce soir les sentinelles ont dû s'endormir en oubliant d'éteindre. C'est bien la première fois que je me coucherai si tard depuis que je suis en Allemagne.

Je viens de faire un bridge avec les copains et j'ai eu la chance de le gagner.

Pour la première fois, nous avons travaillé cet après-midi. Seulement jusque trois heures, il est vrai, mais le pli est pris et les autres samedis, il est à craindre qu'il en soit de même.

Nous avons eu beau temps aujourd'hui. On sent que l'été approche.

Nous avons touché de nouvelles sentinelles. Celle qui m'a frappé est partie. Il paraît que son père est mourant.

Ce soir, j'ai reçu le colis n°1. En très bon état. J'ai goûté aux confitures de maman. Et j'ai pu bourrer une bonne pipe de gris. Ça fait plaisir et ça va me permettre d'arriver à la paye sans trop tirer sur la corde. C'est là qu'on apprend la douceur d'avoir encore des parents.

Hier en revenant, j'avais le pressentiment que j'allais recevoir un colis. Le jour où j'ai reçu l'unique carte de chez moi, en revenant du boulot, j'étais presque sûr d'avoir des nouvelles. Peut-être est-ce le hasard ? En tous cas, c'est bizarre. Si les pressentiments existent, je voudrais bien avoir celui de la classe.

Le mardi 17 mars 1941

J'écris avant de partir au boulot. Hier matin, ils ont pris dix hommes de l'équipe Brown pour aller travailler à la gare.

Nous partons à huit heures moins dix pour commencer à huit heures. De midi moins dix à une heure, nous venons manger à la baraque. Le soir, nous quittons à cinq heures et demie.

Je continue mon récit de ce matin. Nous avons eu un wagon de 20 tonnes à la tâche à deux et nous avons fini à trois heures de l'après-midi. Seulement, ce midi, nous avons été manger au restau et ce soir nous y retournons. Il faut donc que j'aille retrouver les autres à cinq heures et me taper avec eux les cinq kilomètres pour avoir une assiette de soupe, une tartine de margarine et un petit fromage.

Cela nous fait rentrer le soir à sept heures et quart ou sept heures et demie. Le sergent nous a dit ce matin qu'à partir de demain nous allions faire la journée de neuf heures. Avec le chemin, le temps de se nettoyer le soir en rentrant, quand on a pelleté du charbon pendant neuf heures, il y a du travail, il est tout juste l'heure de se coucher.

Le dimanche, quand on a lavé le linge, raccommodé, enfin fait tous les petits boulots, il ne reste pas grand temps pour jouer aux cartes! Décidément, nous n'avons pas besoin de ministre des loisirs.

Il paraît qu'à partir de ce soir on va nous ramasser les chaussures à l'appel -pour éviter les évasions? Voilà les beaux jours. Ils commencent à se méfier. Il y a aussi des lettres. Vais-je en avoir une ?

Le 18 mars 1941

Aujourd'hui, nous avons eu un wagon de 20 tonnes de charbon à décharger à deux. Il faut le prendre à la broutte et le rouler au bout du tas. Le contre coup n'a pas voulu nous le donner à la tâche.

Le matin, nous n'avons pas forcé, mais l'après-midi, il a fallu en mettre un bon coup. Je n'aurais jamais cru qu'il y avait tant de charbon dans un wagon.

Le 19 mars 1941

On a installé un tuyau d'incendie pour arroser le charbon. Ainsi ça fait moins de poussière et c'est moins salissant. On est tombé sur un quinze tonnes. Il y a un peu moins de travail. Nous avons quitté ce soir à cinq heures.

En travaillant, le temps passe plus vite. C'est ce qu'il faut car je crois que nous en avons encore pas mal à passer ici.

Depuis quelques jours, le soir, nous jouons au poker. Ce n'est pas une bonne habitude, mais il y a si peu de distractions ici!

Le 23 mars 1941

Une surprise dès le matin. Il neige.

Je ne pense pas que ça tienne longtemps, mais ça tombe bien. Si ça continue, nous serons bien demain au charbon. Il faut du conbustible pour les locomotives. Il n'y a pas de mauvais temps qui tienne. Ce midi, je ne suis pas allé à la soupe. Je suis resté à laver mon linge. Cet après-midi, j'ai joué aux cartes.

Le Fûhrer a dit dans un de ses discours : L'heure de notre victoire va sonner. Qu'elle se dépêche. Sur le Trait d'union, il y a beaucoup d'articles écrits par des prisonniers. Ils désirent la collaboration. D'accord avec eux pour une collaboration loyale. Mais je crains qu'en cas de victoire la France devienne presque une colonie.

Hier, j'ai touché la paye de février. Seize marks dix.

Le 24 mars 1941

Aujourd'hui, le temps est un peu meilleur. Nous avons un travail à la tâche. À onze heures un wagon de 20 tonnes de charbon à trois. À trois heures, il est fini et nous revenons à la baraque.

J'en profite pour me faire couper les cheveux par un copain, coiffeur bénévole. Ce n'est pas formidable, mais ici on s'en balance et je commençais à en avoir besoin.

Il passe toujours des trains de troupes en masse. Je pense qu'ils vont vers la Bulgarie.

Ça fait un bon bout de temps que nous n'avons pas de lettres pour écrire. Je voudrais bien en avoir une pour accuser réception du colis N°1 aux parents.

Le 21 mars 1941

Et la vie continue. Aujourd'hui, nous avons déchargé du charbon. C'est intéressant car vers trois heures et demie, c'était fini. Ensuite, on attend cinq heures au vestiaire.

J'avais emporté mon bouquin et après m'être lavé, j'ai fait une heure et demie d'allemand.

Mais je crois que nous n'allons pas rester longtemps sur ce chantier. Nous avons l'occasion de causer aux civils assez souvent. Ils nous disent que la guerre n'est pas bonne. Que ça ne rapporte rien aux ouvriers. Ils ne paraissent pas fanatiques du régime. On trouve même pas mal de rouges. Ils n'ont pas non plus l'air convaincus qu'il n'y a pas de capitalistes en Allemagne. Quand ils nous parlent, ils font bien attention si on ne les voit pas. Il ne doit pas faire bon afficher trop fort ses opinions, surtout si elles sont contre le régime.

Cet après-midi, j'ai demandé à un s'il croyait la guerre près de finir. Il m'a répondu bientôt, si l'Amérique reste neutre, mais si elle s'en mêle, ce sera encore long. Ils craignent son entrée en guerre et ils ont raison.

L'Amérique n'a pas intérêt à ce que l'étalon or disparaisse d'Europe.

À part quelques uns, les civils n'ont pas de haine contre nous. Nous sommes certainement mieux traités que ne l'auraient été des prisonniers allemands en France.

En ce moment , il court pas mal de bruits de libération. Ça ne m'étonnerait pas que les Allemands eux-mêmes les lancent pour éviter de trop nombreuses évasions.

Le 30 mars 1941

Aujourd'hui, nous avons travaillé. Nous reprendrons, paraît-il, notre jour de repos dans la semaine. Nous avons fait un wagon et sommes revenus à deux heures et demie.

Nous avons touché une étiquette colis et j'ai mis une photo dedans. Hier soir, j'ai reçu trois lettres de chez moi. Une du 1, une du 6 et une du 12 mars 1941.

Le 1er avril 1941

Aujourd'hui, nous avons encore eu un travail à la tâche. Nous sommes revenus à quatre heures.

Bientôt trois mois que je suis en Allemagne. Une autre constatation que je n'ai pas notée : la grande quantité de wagons français qui sont en service ici.

Le 2 avril 1941

Aujourd'hui les convois militaires n'ont pas arrêté de défiler. Surtout sur la route. Des motorisés qui venaient de France. Tout ça va probablement vers la Grèce. Je pense que ça va chauffer d'ici peu.

Vivement après-demain que je me repose. Avec les dix tonnes journalières et le boulot dimanche, je commence à être fatigué.

Le 5 avril 1941

Il a plu aujourd'hui et ce n'était pas bien agréable de décharger du charbon. Heureusement, à trois heures nous avions fini.

Maintenant, nous travaillons à dix-huit à la gare et à partir de demain nous n'allons plus au restaurant, nous mangeons ici.

Il passe toujours des convois de troupes. je n'ai pas reçu jusqu'ici la lettre de France.

Le 7 avril 1941

Aujourd'hui, je suis de repos. Heureusement, car il a fait un temps de chien toute la journée et les copains sont rentrés trempés. C'est un désavantage de notre chantier. Par n'importe quel temps, il faut travailler.

Il passe toujours des convois de troupes. Il en est passé un plein de fleurs tout à l'heure.

Je crois que l'aide américaine est efficace dans les Balkans pour que les allemands déplacent autant de troupes.

Hier, j'ai écrit aux parents. En ce moment, le moral n'est pas épatant. Je ne vois pas la fin de tout ça. J'ai le bourdon. Le jour où je débarquerai à Saint-Quentin sera vraiment un jour dont je me rappellerai longtemps.

Le 8 avril 1941

Aujourd'hui, il a neigé toute la journée. Nous avions un wagon de vingt tonnes et à deux heures, nous avons fini.

La semaine dernière, nous travaillions le torse nu et maintenant, il y a cinq ou six centimètres de neige.

Il y a un nouveau bouteillon : le sergent aurait dit? que du Stalag, il avait vu partir des démobilisés pour la France occupée. Principalement des cultivateurs, mais que les autres corporations vont suivre. L'espoir fait vivre, dit-on. Espérons. La classe finira bien par venir.

Je viens de recevoir une carte réponse que j'avais envoyée le 16 février. Elle est repartie de Saint-Quentin le 15 mars.

Ce soir, j'ai fait un bridge avec les copains. C'est très intéressant. Nous jouons un pfennig les cent points et ça ne monte pas trop. J'ai vu beaucoup de jeu et je n'ai gagné que trente et un pfennigs.

Le 9 avril 1941

Ce soir, un petit crabe du poste est venu nous annoncer triomphalement que la Grèce avait capitulé. S'il croyait mettre la chambrée en joie, il a dû être déçu car les gars faisaient plutôt une drôle de tête.

En tout cas, c'est un coup dur pour les anglophiles qui voyaient déjà l'armée allemande en déroute.

Il nous a aussi parlé de l'Italie, mais je n'ai pas bien compris.

Le 11 avril 1941

Aujourd'hui Vendredi-saint, nous ne travaillons pas. Et nous faisons maigre.Ce midi, nous avons eu une assiette de nouilles papinette.

Nous avons touché une lettre pour écrire. J'ai eu la veine de recevoir un colis de chez nous. C'est le second. Le sergent du poste a gardé les deux boîtes de conserves qu'il contenait, comme il le fait d'ailleurs à tout le monde. Ceci pour éviter les évasions.

Depuis quelques jours, il ne passe plus de convois de troupes.

Demain, nous changeons de chantier. Il n'y a que six hommes qui restent à la gare et nous sommes douze à aller à

Töggin.

Le temps est un peu radouci, il fait un pâle soleil et la neige fond.

Nous avons changé ce matin la paille de nos couchettes.

Il y a aujourd'hui trois cents jours que je suis prisonnier.

Pâques Dimanche 13 avril 1941

Aujourd'hui, c'est pâques. Un pâques passé dans un Kommando entouré de barbelés en Bavière.

Ce matin, comme chaque dimanche, une sentinelle a conduit les volontaires à la messe.

Comme ça ne me dit rien, je suis resté à jouer au poker.

Il n'y a d'ailleurs pas beaucoup de pratiquants parmi nous.

J'ai aussi rasé mon bouc, car il me faisait repérer.

Hier, nous avons été travailler à Töggin.

La guerre a l'air de se développer dans les Balkans. La Yougoslavie est entrée en guerre.

Au lieu d'attaquer l'île britannique, les Allemands doivent se défendre. Les Anglais sont maintenant attaquants au lieu d'assiégés. Et il y a l'Amérique derrière.

Si je peux garder ce carnet et le faire lire plus tard, mes parents sauront que j'ai bien pensé à eux aujourd'hui. Et aussi toute la famille et que je leur suis reconnaissant à tous de ce qu'il font pour moi en ce moment. Et le portrait que j'ai reçu de France, je le regarde bien souvent.

Il est passé trois wagons de prisonniers devant la baraque. Nous pensons que ce sont les Serbes.

Le 14 avril 1941

Arbeit, Arbeit. Nous partons à six heures moins dix du Kommando pour la gare. Nous avons un train à sept heures moins vingt. Vers moins dix, nous arrivons à la gare de Töggin. Une demi-heure de marche environ et nous arrivons au chantier.

Nous commençons le travail vers sept heures et demie. Il s'agit de changer les traverses de la voie et de mettre du ballast neuf.

Vers neuf heures, une demi-heure pour casser la croûte. Une heure le midi où nous avons invariablement des pommes de terre cuites à l'eau. Ensuite, le boulot jusqu'à cinq heures. Puis, nous attendons jusque moins le quart pour avoir le train.

Tout cela nous ramène à la baraque à sept heures. Il nous reste deux heures de libres pour manger, nous laver, nettoyer nos chaussures etc... Les journées ne sont pas longues.

Ce soir, nous avons eu des légumes à l'eau, choux, carottes, patates, un bout de charcuterie. Et j'ai dit déjà qu'en Allemagne, elle n'est pas fameuse.

Ensuite au lit et demain on recommence.

Le 16 avril 1941

Dix mois que je suis prisonnier. Et je commence le onzième. À quand la classe ?

Je ne me suis pas foulé pour le boulot aujourd'hui. Langsam, langsam. Ce soir, en rentrant, j'ai la bonne surprise de trouver quatre lettres, une de tante Jeanne du 23 mars et trois réponses des parents, du 18, 22 et 27 mars. Évidemment, il n'y a pas beaucoup de texte, mais ça fait plaisir malgré tout.

Décidément, je connaîtrai mon bonheur à la libération.

Le 20 avril 1941

Dimanche. Anniversaire du Führer.Les oriflammes rouges sont montés en haut des mâts.

Encore une semaine de moins vers la classe. Elle ne vient pas vite. On nous a dit plusieurs fois que la Yougoslavie avait capitulé, mais il ne doit encore rien y avoir de définitif.

Le temps est meilleur. On sent l'été approcher. Sera ce le dernier à passer ici. Je vois la guerre longue encore. Je suis toujours décidé à essayer de m'évader vers le mois d'août s'il n'y a rien de changé pour nous. Ils ont beau nous ramasser pantalons et souliers chaque soir, ce n'est pas gênant.

Je commence à m'habituer au chantier. La journée est longue, mais on est au grand air, on ne respire pas la poussière comme au charbon.

Le 21 avril 1941

Aujourd'hui, j'ai fait huit traverses. Nous marchons par équipes de trois. Il s'agit de remplacer huit traverses vieilles par des neuves, d'enlever le vieux ballast, d'en remettre du neuf et de bourrer. Ce n'est pas surhumain, mais il ne faut pas s'endormir. Pour des prisonniers, ce n'est pas mal.

Il paraît que le Führer a fait un discours samedi. Nous verrons cela dans Le Trait d'Union.

Nous avons touché une boîte de singe et une vingtaine de biscuits de guerre.

Le 23 avril 1941

Ce soir, nous avons touché la paye du mois de mars. Dix-huit marks quatre vingt dix (18,90).

Le canard d'aujourd'hui est impressionnant : il paraîtrait que la Russie serait entrée en guerre contre l'Allemagne ?

Avant de croire, attendons d'autres détails.

Le 25 avril 1941

Il a fait un vent terrible sur le chantier. Et il n'était pas chaud. Heureusement, le boulot est plutôt réchauffant.

Depuis le début de la semaine, je suis à pelleter de la caillasse et quand on n'a pas l'habitude, les bras et les reins en prennent un coup. La fourche ne veut pas rentrer dedans. Maintenant ça va mieux.

Ce soir, en rentrant, une bonne surprise. Un colis. Le deuxième avec étiquette, le troisième en tout. Combien encore à recevoir avant la classe. Le canard sur la Russie hier est tombé à l'eau.

Le 26 avril 1941

Ce matin, il a plu. Ce qui ne nous a pas empêché de grattouiller les cailloux. Enfin, on n'est plus à une averse près.

Et voilà encore une semaine de morte. Je suis bien content d'arriver au dimanche, car le boulot est dur et un peu de repos ne fait pas de mal. Ça ne vaut pas la petite vie de Troyes.

En ce moment, ça chauffe dans les Balkans. Que va-t-il en sortir. Les Allemands annoncent des victoires. En tout cas, la classe ne vient pas vite.

Le 28 avril 1941

Et l'on recommence une autre semaine. Nous avons eu beau temps. En ce moment, il passe beaucoup de convois de troupes. Ce sont des troupes qui redescendent de Grèce ou de Yougoslavie. Il en est passé tout à l'heure avec des chéchias grecques. Il paraît qu'Athènes a capitulé.

En ce moment, il court encore des bruits sur la Russie. En tout cas, ces canards nous fournissent des sujets de discussion.

Il faut que je parle un peu de Mathurin, nous l'avons baptisé ainsi. c'est la crême des sentinelles, il se plaît mieux, je crois, avec nous qu'avec les autres sentinelles.

Cet après-midi, il a laissé son fusil et ses cartouches à la garde des copains et il est parti faire un tour en vélo. Quand nous le perdrons, nous n'en aurons sûrement pas un pareil. Il faut remarquer qu'en général, les Allemands n'ont aucune haine contre nous.

Le 1er mai 1941

C'est la fête du travail, et nous avons repos. En ce début de semaine, nous avons eu un soleil magnifique. Maintenant, c'est plus couvert.

Il court toujours des bruits sur la Russie. En Grèce et en Yougoslavie, ça doit être presque fini.

L'autre jour, il est passé un train d'Italiens. Chemises noires et foulards de couleur. Les femmes nous envoyaient des baisers ?

Le 4 mai 1941

Encore un dimanche à passer entre les barbelés. Hier, nous avons encore eu de la neige. Elle n'a pas tenu, évidemment.

Le 8 mai 1941

Ce matin? en prenant le train, nous avons causé à des Français qui viennent travailler en Allemagne. Ils disent que la vie en France est très dure : pas de travail et rien à manger. Nous avons vu aussi des Françaises.

Depuis le cinq janvier, je n'avais pas entendu de femme causer en Français.

Ce soir, j'ai lu L'Oeuvre du 3 mai. Un grand article de Leapini sur les prisonniers. Il nous faut attendre la signature de la paix à moins d'arrangements. N'importe comment, comme faisant partie des dernières classes, je peux m'armer de patience.

Ce qui me fait peur, c'est le langage peu châtié dont nous prenons l'habitude ici. Les jurons sont tellement courants qu'on ne s'en rend même plus compte.

Pendant la pause, ce matin, j'ai ramassé des escargots. Je tâcherai de les préparer dimanche.

Dimanche 11 mai 1941

Hier, il faisait une chaleur étouffante, maintenant, il pleut. Cochon de temps, et cochon de pays. Enfin, mieux vaut aujourd'hui que demain.

Cet après-midi, nous avons préparé les escargots. Évidemment, pas en coquilles, nous n'avons pas assez de beurre. Nous les avons fait revenir à la poèle. Il aura fallu que je sois prisonnier pour en manger.

Depuis quelque temps, il s'en passe de drôles dans la chambrée. Nous avons une femme. Une femme pour prisonniers. Et les amateurs de TJ que ça intéresse peuvent se distraire s'ils ont l'heur de lui plaire. On aura tout vu.

Nous avons touché une quinzaine de biscuits de guerre ce matin.

Le 18 mai 1941

Dimanche. En France, à cette heure ci, c'est la sortie des cinémas. Ici les barbelés nous entourent. Les membres du club sont sûrement réunis et peut-être en ce moment pensent-ils à moi.

Je pense moi aussi, bien souvent, à eux et quelle joie ce sera pour moi le jour où je les retrouverai tous et toutes.

Le seize juin mille neuf cent quarante est gravé en noir dans mes pensées. Mais en lettres d'or sera gravée une autre date, qui effacera tous les mauvais jours, celle de la classe.

Cette semaine, nous avons bourré. C'est une petite opération qui consiste à tasser les cailloux sous les traverses.

Quand on a frappé toute la journée, on a les reins rompus et les muscles des bras douloureux. Et le repos du dimanche n'est pas volé.

J'ai reçu, au début de la semaine, un colis de linge, ainsi qu'une carte et une lettre. Chez moi, ils ont reçu la petite photo que j'avais envoyée.

Nous avons appris que Rudolph Hess, un des lieutenants du Führer s'était enfui, probablement en Angleterre.

Il vcourt toujours le bruit d'une tension entre l'Allemagne et la Russie. La victoire allemande nous paraît de moins en moins probable. Maintenant, les sentinelles nous ramassent le soir pantalons et chaussures.

Mardi 20 mai 1941

Je me fais porter malade. Il y a longtemps que je ne me suis pas reposé. Je prétexte un imaginaire mal aux reins. Le sergent me demande si je veux aller au docteur. Ce n'est pas la peine. C'est un brave type. Très régulier et très gentil. Je bouquine toute la journée, allongé sur mon lit.

Mercredi 21 mai 1941

Ce soir, nous touchons chacun cinq paquets de troupes envoyés par le gouvernement français. Quand enverra-t-il la classe ?

Le 25 mai 1941

Dimanche. Le temps n'est pas formidable. Hier, nous avons travaillé jusqu'au soir, au lieu de finir à midi comme d'habitude. Il paraît qu'en revanche, nous aurons quatre jours, samedi, dimanche, lundi et mardi la semaine prochaine.

Je me suis acheté une pipe bavaroise. Nous avons touché une boîte de singe chacun et une trentaine de biscuits de guerre. Je me suis fait rapporter deux oeufs d'en ville et ce soir, nous allons faire un petit repas des familles. Nous ferons sauter des pommes de terre. Avec le singe et les oeufs, ça pourra aller.

Ce matin, j'ai écrit chez nous et j'ai envoyé une étiquette rouge en leur disant d'envoyer des vivres. J'espère qu'ils comprendront mes vagues explications, mais on ne peut mettre ce que l'on veut.

Au boulot, quand il fait beau, on travaille torse nu et je commence à bronzer.

Il paraît qu'en ce moment les Français et les Anglais se battent en Syrie. Je ne crois pas que cette guerre se termine cette année encore.

Maintenant, la bière est rationnée et nous ne pouvons plus en avoir.

Nous avons vu des Serbes qui partaient en Kommando. Nous touchons la paye du mois d'avril. Seize marks dix pour moi.

Lundi 26 mai 1941

Ce soir, j'ai reçu un colis. Il y avait une petite bouteille d'alcool de menthe et heureusement que la sentinelle ne l'a pas vue, car ça doit être interdit. Il m'a gardé les trois boîtes de conserve et une boîte de confiture. Ils font cela pour nous empêcher des réserves de vivres en cas d'évasion.

Jeudi 29 mai 1941

Ce matin, nous partons, un camarade et moi, avec le sergent, pour aller au Stalag, à Moosburg échanger des effets. C'est une chance, car c'est plus agréable de faire ce petit voyage que d'aller au boulot.

Nous partons au matin et allons jusqu'à Landshut. Une fois arrivé là, le sergent s'aperçoit qu'il n'y a pas de correspondance avant une heure de l'après-midi. Comme celà nous mènerait trop tard et qu'on risquerait de ne plus avoir de train pour revenir aujourd'hui, nous rentrons à Mühldorf par le train de trois heures. Nous devons y retourner mardi prochain. Si c'est nous qui y retournons, ça fera encore une agréable journée.

Nous avons vu un train de réformés qui retournaient en France.

Le 1er juin 1941

Hier, repos, aujourd'hui, repos, demain, repos. Hier, j'ai reçu un colis et une lettre de chez nous. Ça fait plaisir. Ils me disent que Raoul fonde de bons espoirs. Si je pouvais avoir la chance qu'il réussisse.

Hier, nous avons encore touché une boîte de boeuf et dix biscuits.

Le grand passe temps des jours de repos est le jeu de cartes.

Le 4 juin 1941

Hier matin, nous sommes repartis au Stalag avec le sergent. Nous sommes arrivés là-bas à deux heures de l'après-midi, après avoir attendu la correspondance durant quatre heures à Landshut. Nous avons fait les échanges en vitesse. J'ai eu la chance de rencontrer un gars de l'hôpital Beurnonville, dont je me souviens d'ailleurs du surnom : Moustache, qui habite d'ailleurs rue des Gravilliers dans le civil.

Il rentrait de l'hôpital. Il m'a dit avoir touché les arriérés de France. Je vais faire le nécessaire pour en avoir autant.

Il m'a appris aussi une bien mauvaise nouvelle. Un de nos copains, Maurice Presta, qui travaillait à Beurnonville comme électricien et était venu avec nous au stalag est mort à Munich d'un refroidissement.

Nous avons ensuite repris le train à sept heures trente pour Landshut où nous sommes arrivés une demi-heure plus tard.

Nous avons attendu là jusque quatre heures du matin un train qui nous a amenés à Mühldorf à six heures du matin.

Le sergent nous a donné repos aujourd'hui et j'ai dormi jusque midi.

En ce moment, ils libèrent jusqu'aux quarante deux ans. Mais est-ce-que ça va suivre ensuite ?

Au camp, le bruit court que la collaboration est signée et que Pétain a promis l'aide complète de la France à l'Allemagne contre la libération des prisonniers.

Je ne sais si c'est exact, mais je crois que l'entrevue Hitler-Darlan a fait faire un grand pas à la libération.

En route, nous avons eu l'occasion de causer avec deux élèves officiers Yougoslaves qui parlaient français. Il paraît que là-bas, les Allemands ont ramassé aussi pas mal de civils.

Le 8 juin 1941

Et encore un triste dimanche. Cette semaine, deux vieux du Kommando qui avaient fait l'autre guerre sont repartis vers la France. C'est un commencement de libération, mais est-ce qu ça va suivre ?

Il doit se passer pas mal de choses en Syrie en ce moment.

L'équipe de Burghausen est revenue hier. Maintenant nous sommes soixante ici.

Nous avons commencé à faire de la culture physique. Lundi dernier, j'ai gagné le cinq cents mètres marche. Ça m'a coûté une belle courbature pour trois jours.

Le 12 juin 1941

Depuis quelques jours ça va mal sur le chantier. L'équipe de Burghausen trouve que la nourriture est moins bonne que là-bas et ça gueule.

Hier une sentinelle a donné une gifle à un copain. Le soir en rentrant, il a réclamé au sergent. Que va-t-il en sortir ?

Ce matin, j'avais la flemme et je me suis fait porter pâle. Un peu de repos ne fait pas de mal.

Depuis ce matin, il est passé pas mal de trains de troupes. Est-ce que ça chaufferait dans quelque autre coin?

Nous avons aussi demandé au sergent s'il serait possible de faire du football. Il nous a dit que oui, et dimanche, nous devons jouer. Je me suis fait inscrire comme extrême droit.

Le 14 juin 1941

Ce midi, au lieu de patates à l'eau, nous avons eu une espèce de soupe papinette faite avec je ne sais trop quoi. Ce n'est pas meilleur, mais ça change.

Les drapeaux à croix gammées sont sortis des armoires et la ville est pavoisée. Demain, ce doit être fête.

Le 15 juin 1941

Nous devions jouer au football et nous sommes allés à l'autre Kommando, mais hélas, le ballon était crevé. Et nous sommes revenus Gros-Jean comme devant.

Ce matin, les deux marins ont reçu un télégramme les rappelant au Stalag. Quand en recevrai-je un ?

Ces départs me fichent le bourdon. Demain vers midi, ça fera un an que je serai prisonnier.

Le 16 juin 1941

Ce matin, il y a eu un accident au chantier, un copain s'est démis le poignet.

Nous avons vu un Français, un jeune gars de seize, dix-sept ans. Il nous a affirmé avoir entendu à la radio suisse que la mobilisation générale était décrétée en France.

Le soir, les gars qui revenaient du Stalag nous ont dit qu'on rappelait de dix-huit à 25 ans. Il se passe sûrement quelque chose en ce moment.

Le 17 juin 1941

J'ai commencé ma deuxième année de captivité. Ce soir, nous avons reçu Le Trait d'Union. Ils ne causent même pas de la Syrie.

Le 22 juin 1941

C'est l'anniversaire de l'armistice. Un an déjà. C'est dimanche et il fait beau.

Ce matin, une des sentinelles nous a déclaré que la Russie était entrée en guerre contre l'Allemagne.? Attendons.

Le 23 juin 1941

Confirmation : la Russie est bien en guerre contre l'Allemagne. Je crois que le morceau est gros à avaler. Les Chleus faisaient une drôle de tête ce matin, et ça se confirme.

Est-ce que Hitler trouvera sa perte devant la grande Russie. Je voudrais bien connaître la force exacte de la Russie. Je commence à espérer passer l'hiver prochain chez moi.

Le 3 juillet 1941

J'écris aujourd'hui sur une table d'un Kommando

d'Altötting. Nous y avons formé le Kommando 2567. Nous sommes venus à vingt cinq de Mülhdorf pour entreprendre un nouveau chantier.

Nous travailons depuis lundi pour la firme Halder. Depuis hier, nous couchons ici.

C'est une salle de gymnastique où sont groupés trois kommandos. Nous sommes environ quatre vingt en tout. La salle est très grande et très propre. Nous sommes assez bien. Nous sommes beaucoup mieux nourris que chez Siegel. Mais je pense que nous devrons travailler un peu plus.

Le patron nous a dit aujourd'hui que si nous travaillions bien, nous aurions un mark de plus par jour. Ce n'est pas mal, mais ça dépend de ce qu'il entend par bien travailler. Enfin, nous verrons samedi.

La ville ici, est une ville de pélerinage catholique.

Événements extérieurs : les troupes allemandes avancent en Pologne et les civils nous annoncent huit mille avions abattus. Qu'ils avancent, je veux bien, mais pour les avions, desserrons la cravate.

Le 4 juillet 1941

Ce soir, nous changeons de sentinelles. C'est moche car nous n'avions pas trop à nous plaindre. Un surtout, Arthur, était particulièrement chic.

Dimanche, il devait nous emmener à la baignade. Il avait aussi pris des photos. Adieu veaux, vaches, cochons, etc.

Aujourd'hui, nous avons eu de la pluie. Les journées sont longues. Dix heures et demie à la pelle, c'est dur. Vivement la classe.

La semaine dernière, j'ai reçu un colis. Il y avait quelque chose d'écrit sur un papier d'emballage, mais je n'ai pas pu lire, car ils gardent le papier.

La classe ne vient pas vite.

Le 4 juillet 1941

Nous avons travaillé jusqu'à midi. Le patron nous a bien donné les six marks civils comme convenu, mais la sentinelle va nous les changer en marks de camp, car nous n'avons pas le droit d'avoir d'argent civil.

Maintenant, nous avons trop de ce que nous touchons, car nous ne trouvons rien à acheter.

Quelque chose qui se fait rare ici, c'est le tabac. Au début, nous crachions, maintenant, ce sont les civils qui nous demandent des cigarettes.

Il paraît qu'en Russie, ça crache toujours.

Le 8 juillet 1941

Et l'on recommence une nouvelle semaine. Hier après-midi, nous avons aplani la terre déchargée à environ deux kilomètres du chantier. Nous avons quitté le boulot à cinq heures et demie pour rentrer vers six heures.

Le long de la voie, il y a une petite rivière de quatre vingt centimètres de fond environ et de trois mètres de large. Nous nous sommes retrouvés dans le costume d'Adam en cinq secondes et nous avons piqué une tête dans l'eau. Malheureusement, il n'y avait pas d'Eves.

Nous avons barboté une dizaine de minutes dans l'eau fraîche et nous sommes repartis vers la soupe.

Aujourd'hui, même emploi du temps. Cet après-midi, nous avons travaillé en slip et pieds nus pour bronzer un peu les jambes.

Ce soir, j'ai reçu une lettre de chez nous avec quelques lignes de France. Cela me fait beaucoup de plaisir. Sur cette lettre, ils me parlent d'André Poizot. C'est peut-être le mot du papier d'emballage que je n'ai pu lire. Quand les reverrai-je ?

Le 14 juillet 1941

Triste fête nationale. Ici, ça n'existe pas. Arbeit comme d'habitude. Ces temps ci, il fait une chaleur torride. Nous travaillons en slip. Samedi, nous avons tous été à la baignade. Hier, dimanche, nous avons fait une partie de football avec un ballon que nous avait prêté un gosse de la maison. Car les kommandos occupent le rez-de-chaussée et le premier est occupé par de civils.

Samedi, nous avons touché six marks, mais en argent de camp. Nous ne pouvons pas acheter grand chose avec car les produits sont de plus en plus rares.

Il paraît que les Allemands sont rentrés de six cents kilomètres en Russie?

J'ai écrit à Zézé. Ma lettre arrivera-t-elle ?

Le 20 juillet 1941

Encore un dimanche. Cette semaine, il a plu toute une journée et ça nous a fait un jour de repos supplémentaire.

J'ai reçu des nouvelles des parents. Ils vont m'envoyer un certificat de travail? Je crois qu'il se font des illusions.

Le 24 juillet 1941

J'ai reçu avant hier, un colis de chez moi avec chocolat, sucre et biscuits. Il y a aussi des photos. France me paraît bien changée. Les autres photos d'elle que je possède datent déjà de Janvier quarante. Ça fait dix huit mois, et à cet âge, on change.

Elle devait avoir seize ans, et maintenant ça lui en fait dix sept et demi. À mon retour, ils me trouveront probablement aussi changé. Surtout s'il se fait encore attendre un an ou deux.

On ne peut dire si c'est à son avantage ou non car les photos en sont pas très nettes, mais elle me paraît plus femme, moins petite fille.

Les parents n'ont pas l'air trop changés. Avec, il y la photo d'un garçonnet d'environ quatorze ans. Du diable si je sais qui c'est?

Le temps était chaud aujourd'hui. Le soir, nous jouons parfois au football. J'ai aussi trouvé des amateurs d'échecs.

Sur la Russie, pas grand chose de nouveau depuis cinq ou six jours. Je crois que l'Amérique ne tardera pas à entrer dans la bagarre.

J'ai des économies en ce moment. J'ai envie d'envoyer vingt cinq marks à France pour qu'elle s'achète un Eljy et qu'elle me fasse des photos pour tous mes colis.

Une photo, n'est-ce pas une seconde vécue parmi ceux qu'on aime.

Le 29 juillet 1941

Hier, il a plu et nous n'avons pas travaillé. Évidemment, la nourriture s'enest ressentie. Nous avons joué au ping-pong toute la journée. Ce matin, je me suis porté malade. Une petite journée de repos de temps en temps ne fait pas de mal.

J'ai dormi et lu. Il a plu aussi aujourd'hui, mais les copains ont travaillé quand-même.

Dimanche, les sentinelles nous ont pris en photo.

Pas grand chose de nouveau sur les événements extérieurs. Je me vois encore ici pour l'hiver.

Le 2 août 1941

Il fait un temps magnifique. Cet après-midi, nous avons joué au football.

Hier soir, j'ai reçu un colis. Un copain avait des haricots et du porc fumé. Ce midi, il nous l'a préparé. Nous avons ensuite bu un bon quart de café. Nous nous arrangeons à trois. C'est ainsi réparti et plus pratique. Avec les colis, nous avons suffisamment à manger et assez de tabac. Il n'y a que la liberté qui manque.

Cet après-midi, j'ai envoyé vingt cinq marks chez nous et vingt cinq à France pour acheter un Eljy.

Ce sera aussi une occasion de voir si elle sait se taire, car je lui ai dit de n'en causer à personne.

Sur la Russie, le front a l'air de se stabiliser. Ce n'est pas bien bon pour les Allemands. Vivement que ça finisse, qu'on se sauve d'ici. Car il y a des jours où on en a vraiment marre.

Je pense bien souvent à France. Je ne puis dire encore que c'est de l'amour, parce que la dernière fois que je l'ai vue, en janvier quarante, il n'y avait rien entre nous. Mais si elle pense à moi comme je pense à elle, à mon retour il n'y aura pas grand travail.

Je vais sûrement la trouver changée, et elle aussi me trouvera changé.

Le 5 août 1941

Hier, nous avons eu de la flotte. Aujourd'hui, je me suis fait porter malade pour mal de reins.

J'ai été au toubib et il m'a donné une bouteille pour me frictionner.

Le 14 août 1941

Dimanche de prisonniers à Altötting (Bavière). J'ai passé ma journée à lire Pêcheurs d'Islande de Pierre Loti.

C'est un livre magnifique, mais il m'a fichu le cafard. Nous sommes bien peu de chose sur terre.

Je pense aux parents, à France. Quand donc les reverrai-je ?

J'espère que quand ce carnet sera rempli, je serai près de la classe. Plus que trois payes et !...

Le 23 août 1941

Aujourd'hui, j'ai eu une petite histoire. Le contrecoup a trouvé ce matin en déchargeant les wagons, que je ne travaillais pas assez. Ce qui était totalement faux, j'en fais autant que les copains.

Ce midi, à la paye, il ne m'a donné que quatre marks de prime au lieu de six. Pour lui faire voir que je l'em... lui et ses marks, je les lui ai déchirés sous le nez en petits morceaux que j'ai balancés. Ça a fait une petite histoire. Il est temps que ça finisse, car je commence à en avoir marre.

Le 27 août 1941

Ce soir, nous touchons la paye du mois de juin. J'ai un rappel de six marks cinquante. Probablement l'argent français qu'ils nous avaient ramassé. Ça me fait en tout vingt et un marks quatre vingt dix.

Le 28 août 1941

Nous avons eu une journée chaude. J'ai mal à la tête. Je suis plutôt cafardeux.

Le jeudi 4 septembre

Ce matin, au réveil, une petite surprise. Deux de nos copains, Frelon et Angot sont disparus. En route pour la Suisse. Je leur souhaite bonne chance. Ça nous amène pas mal d'embêtements et particulièrement une fouille en règle le soir.

Le vendredi 5 septembre 41

Ce soir, je reçois deux lettres. Une des parents et une de France.

Les parents sont plus optimistes que jamais et me voient rentré dans quelques mois. France me répond au sujet de l'appareil de photo : l'Eljy vaut maintenant 480frs. Ce n'est pas trop augmenté.

Le lundi 8 septembre 41.

Encore une nouvelle semaine d'entammée. Dans le fond, malgré que ce ne soit pas toujours rigolo, c'est une chance de travailler. Le temps passe plus vite. Continuellement au camp, il y aurait de quoi tomber fou.

Hier, j'ai de nouveau envoyé 25 marks aux parents et dix à France pour payer les frais de photo.

Cet appareil que je lui offre comme premier cadeau me coûte plus d'un mois et demi d'arbeit. Mais, si mes espérances se réalisent, ne suis-je pas appeler à travailler pour elle bien plus que cela.

Le 9 septembre 41.

Journée animée. Cet après-midi, une des sentinelles avait posé son fusil pour remplacer un copain parti aux W.C. Malheureusement pour lui, il n'entendit pas arriver le train et ce dernier réduisit le malheureux flingot en trois bouts de ferraille. Naturellement, nous n'avions pas vu arriver le train. Air des pompiers.

Papa était né le 24 décembre 1920

Il est mort le vendredi 14 novembre 2008

papa Maurice quand il naviguait encore

 

 

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